La forêt connectée

Date de l'article : 23.09.2019 - 12:00
Auteur : Daniel Arazo
En résumé : Chaque année, vers la fin de l'été, j'ai l'habitude de me rendre dans le massif du mont Aigoual afin surtout d'y prendre un bain de forêt bienfaiteur. Non loin de l'Espérou et à partir du col de Montals, de nombreux chemins partent en étoile dans ces zones domaniales riches d'une incroyable diversité d'arbres. J'évolue ainsi entre cascades d'Orgon, source de la Dourbie et pont des Vacquiers.
L'article :

Outre le sac à dos de base, je tiens un panier à la main car c'est l'un des moments de l'année où la recherche des champignons est ici la plus propice. Bien entendu, le cèpe de Bordeaux (Boletus edulis) est le plus recherché pour beaucoup. Pour ma part, j'essaie, en fonction de mes connaissances, de diversifier ma cueillette, sachant depuis longtemps, que ce que je mange le soir est le porteur et le vecteur des spores du champignon. Il s'agit du sporophore, la partie sexuée en quelque sorte. Le cèpe de Bordeaux est un champion dans ce domaine. Son hyménium est capable de produire en deux semaines dix milliards de spores qui sont disséminées par le vent, mais aussi par les insectes, les mollusques et les animaux qui, en passant, les stockent dans leurs téguments. Le sporophore est en fait la partie visible du champignon qui fait partie du microbiote fongique en relation avec les arbres environnants mais également avec de nombreuses autres plantes et des lichens.

Une lecture bienvenue

Le remarquable ouvrage "Sous la forêt" de Francis Martin 1, Directeur du laboratoire d'Excellence ARBRE de Nancy, nous en apprend énormément sur ces relations. Certaines lignées de champignons existaient probablement il y a un milliard d'années dans les océans primitifs, avant de coloniser les continents il y a 500 millions d'années. Les chercheurs sont convaincus que les plantes ont pu coloniser le milieu terrestre grâce à leurs  alliés fongiques. Il en existe trois millions d'espèces (incluant macromycètes, levures et moisissures) qui représentent sans doute aujourd'hui un espoir pour l'avenir de la planète, notamment pour leur capacité de dépollution, y compris dans le domaine de certains plastiques.
Je sais désormais que, sous mes pieds, dans la litière superficielle et le sol sous-jacent, il existe un véritable microbiote quadrillant le terrain. Il s'agit de la partie invisible du champignon, constituée de filaments microscopiques appelés hyphes formant le mycélium. Ce dernier va coloniser les racines et radicelles des arbres par le biais des mycorhizes. Cet ensemble, qui est la partie principale des mycètes, peut atteindre un poids considérable. Ces associations symbiotiques engendrent des zones de contact avec les cellules végétales, créant une surface d'échange aux bénéfices réciproques : les champignons, grâce aux diverses substances acides et aux enzymes qu’ils synthétisent et sécrètent , dissolvent  les minéraux du sol et les transmettent aux systèmes racinaires des végétaux  qui les assimilent directement. En retour, grâce à leur production photosynthétique et à leurs exsudats racinaires, les plantes  fournissent aux champignons les sucres qu'ils sont dans l’incapacité de produire.

De mieux en mieux

Une publication de Catherine Lenne 2, Chercheuse à l'INRA-UCA à l'université Clermont-Auvergne, met en évidence le fait que les plantes perçoivent leur environnement et communiquent en alertant éventuellement leurs voisines. Elles échangent aussi des informations, des éléments nutritifs et de l’énergie par le biais des réseaux mycéliens des champignons. Décidément, je suis loin de la représentation simpliste des champignons que je me faisais il y a encore quelques années.

Connaissant désormais la nature du milieu sur lequel je marche, mon respect pour cet environnement et ses mécanismes relationnels s'amplifie fortement. En tant qu'accompagnateur de randonnées en milieu associatif, je ne manquerai pas désormais d'évoquer ce sujet et de conseiller la lecture de ce passionnant ouvrage de Francis Martin devenu désormais ma référence.
Mais il est temps maintenant de poser ma plume et de filer à la cuisine préparer et consommer mon plat de... sporophores avec, certes, bien du respect mais aussi avec le plus grand des plaisirs.


1 - “Sous la forêt”. Pour survivre, il faut des alliés, Francis Martin, éd. HumenSciences. Janvier 2019.

2 - Revue “Pour la Science”, hors-série de nov.-déc. 2018. P. 30. Catherine Lenne, “Une communication pleine de sens”. Dotées de nombreux sens, les plantes échangent quantité d’information et de matière..


Daniel Arazo, La connaissance et le respect du milieu naturel ont toujours été un moteur essentiel pour moi. J’essaie de les transmettre dans les activités associatives que je mène et dans les “balades” que je propose chaque semaine dans la “Gazette de Montpellier”.