Les herbes de la Saint-Jean

Date de l'article : 21.06.2019 - 09:00
Auteur : Annie Fournier
En résumé : Le soleil que sa halte
Surnaturelle exalte
Aussitôt redescend
Incandescent

Mallarmé
L'article :

Nous approchons de ce fameux jour de célébration populaire, traditionnellement accompagné de grands feux de joie, et dont les origines païennes semblent fort anciennes. C'est le moment d'emmagasiner les forces du soleil avant que les nuits ne rallongent. Lors du solstice d’été, s’opèrent des correspondances naturelles et rituelles entre l’homme et son environnement, dotant par là même les plantes de vertus toutes particulières.

Aux origines de la Saint-Jean

Dans nos pays, les débuts de la chrétienté sont marqués par une remise en question du paganisme existant : aux pratiques multimillénaires mêlant magie, superstition et invocations aux divinités, s’oppose le culte d’un seul dieu.

Dès le 4e siècle, alors que la puissance de l’église et de son dogme s’affirme, les personnes se livrant à des pratiques idolâtres sont poursuivies et condamnées ; allumer des torches, vénérer des arbres, des fontaines ou des pierres relève du sacrilège. Au 7e siècle, le conseiller du bon Roi Dagobert préconise même la destruction des fontaines et l’abattage des arbres sacrés, pour en finir avec des rituels d’un autre âge.

L’église n’aura de cesse de poursuivre son œuvre d’éradication, et ce plus ou moins jusqu’au 17e siècle. Cependant, force est de constater la survivance du paganisme, et au-delà même, l’appropriation par la chrétienté de nombreux de ses rituels, comme c’est le cas pour les fêtes de la Saint-Jean.

À quel moment la célébration du solstice d’été fut-elle reliée à Saint-Jean ? Il est difficile de le préciser. Quoi qu’il en soit, à la date du 24 juin correspond la naissance, considérée comme sacrée par les chrétiens, de Jean le Baptiste. Grand prêcheur de son temps, Jean pressentit la naissance de Jésus et, le moment venu, procéda au bain rituel dans l’eau du Jourdain, afin de le préparer à sa mission (baptême relaté dans les trois évangiles). Les concordances symboliques corroborent la lecture biblique puisque le solstice d’été augure le signe zodiacal du cancer, caractérisé par l’élément eau, et le solstice d’hiver, six mois après, annonce Noël et la venue du Christ, dans le signe de feu du sagittaire.

Un rituel par le feu

Les fêtes de la Saint-Jean s’inscrivent dans le prolongement de rites celtes, slaves et germaniques, qui visaient déjà à préserver les semences issues des moissons, et par extension symbolique, à favoriser toute forme de fertilité et d’abondance. Leur pratique, contrariée par l’église, a été de quelques jours décalée de la date du solstice (19 ou 21 juin).

Fête de la St Jean par Jules Breton (1875)


Au centre de ces rituels : le feu, symboliquement relié à l’astre solaire. Purificateur, il a le pouvoir d’amener protection à la vie des hommes et à ses biens, aux maisons, aux animaux, tout en éloignant les influences néfastes. Musique et danse accompagnent les nombreux vœux formulés autour du brasier et invitent les jeunes gens à la prouesse. Ainsi, sauter le plus haut possible au-dessus des flammes renforce les chances d’une bonne récolte ou d’un mariage heureux.

Suivant les régions et les époques les pratiques varient, incluant le plus souvent des processions au flambeau, pèlerinages vers les sources, jeux pour les jeunes gens, tels des rites de passage… Le feu embrase des formes variées : bonhomme de paille, roue, tonneau ou brandon (tronc de conifère fendu et érigé), comme dans les Pyrénées, où cette tradition toujours vivante est aujourd’hui protégée d’un statut de “patrimoine culturel immatériel de l'humanité”.


Des plantes aux multiples vertus

Porteuses de nombreux symboles, investies du feu de la terre et de l’énergie solaire condensés, les herbes prennent toute leur place dans ces rituels.

Leurs pouvoirs magiques et guérisseurs sont encore plus grands lorsque la floraison coïncide avec la période solsticiale et qu’elles bénéficient de la présence de rosée déposée à leur surface. Ainsi il est dit, le jour de la Saint-Jean à l’aurore, “d’avoir les pieds nus et avancer dans la rosée, en marchant à reculons pour que la main ne cueille pas plus que la poignée nécessaire”.

Certes, une fois récoltées, ces herbes solaires peuvent être conservées pour des usages médicinaux futurs. Elles sont avant tout destinées à favoriser la chance, susciter l’amour, éloigner les dangers et les mauvais présages. Ainsi les jeunes filles arborent des couronnes tressées de fleurs ; des bouquets bénits sont suspendus au-dessus des portes, donnés en offrande aux sources miraculeuses ou jetés dans le brasier avec force incantations. Ces plantes sacrées peuvent également remplir de petits sachets de lin, portés comme talismans, placés sous l’oreiller ou entrer dans la composition de philtres d’amour. 

“Les 7 herbes de la Saint-Jean”

La première des fameuses herbes de la Saint-Jean est le millepertuis, cité à travers toute l’Europe ; la deuxième est l’armoise puis suivent la sauge, l’achillée millefeuille, la verveine officinale, la joubarbe des toits et le lierre terrestre.

De nombreuses autres plantes portent toutefois le nom populaire “d’herbe de la Saint-Jean”, comme l’armoise, la camomille, la menthe, la petite centaurée, la mélisse, le romarin, la bétoine, le plantain, la rue, l’absinthe, la fougère polypode du chêne, etc. il y en aurait une vingtaine, voire une centaine selon certains auteurs…

Doute quant à leur nombre, ce qui est compréhensible, au vu de la longue période d’histoire traversée et de la variété des territoires concernés. Doute également au sujet de leur identité, l’usage de noms vernaculaires, antérieur à la généralisation de la nomenclature en latin au 18e, ayant donné lieu à des confusions multiples.

Le millepertuis, plante du soleil

Choisissons ici de décrire une herbe emblématique de la Saint-Jean, au caractère solaire rayonnant, tant sur le plan de sa forme que de sa composition. Le millepertuis présente en effet des inflorescences d’un jaune or, dont les fleurs ont des pétales qui semblent tourner comme les rayons d’une roue, et des poches glandulaires contenant une essence rouge feu.


Hypericum perforatum, Hypéricacés


Le nom de “chasse-diable” fait référence à des usages magiques ancestraux, perpétués pendant l’Antiquité et tout le Moyen âge. Son pouvoir “d’éloigner les esprits malins” trouve en quelque sorte son prolongement aujourd’hui dans le traitement de la dépression, puisque le Moyen  âge considérait ce type d’affection comme relevant de phénomène de possession. Par une action stimulante sur certains neuromédiateurs cérébraux, le millepertuis “ramène du soleil” dans nos vies, lorsque insomnie, angoisse et dépression se sont installées. Notamment nous savons que le manque de luminosité affaiblit les productions de mélatonine et de sérotonine, et engendre ainsi une baisse de moral ; il se trouve que la prise de cette plante permet d’améliorer ce que les médecins nomment “déprime hivernale” ou “dépression saisonnière”.

Le millepertuis porte également les noms communs “d’herbe aux piqûres”, “herbe aux brûlures”, “herbe du charpentier” etc. Son usage traditionnel le plus ancien découle en effet de ses propriétés cicatrisantes, particulièrement mises en avant au 13e siècle, par les médecins de l’école de médecine de Montpellier.

Par voie orale, sous forme de poudre, extrait sec ou hydroalcoolique, ou bien en applications locales de son huile rouge solarisée, la sommité fleurie de millepertuis constitue un remède précieux de la phytothérapie, comme de l’homéopathie. Attention cependant aux réactions de photosensibilisation cutanée pouvant survenir après une exposition solaire, et aux nombreuses interactions médicamenteuses susceptibles de restreindre son usage ; à ce sujet, prendre l’avis d’un spécialiste.




Huile rouge de millepertuis


En complément, vous pouvez lire l’article paru dans la revue La Garance Voyageuse, n°78 Eté 2007 intitulée “Le pouvoir protecteur des plantes de la Saint-Jean”, par Hubert Schneckenburger.


Annie Fournier, Dr en pharmacie, formatrice et rédactrice dans le domaine des plantes médicinales et de la santé naturelle, adhérente de l'association depuis 2000.