Entretien avec le président d’honneur des Ecologistes de l’Euzière


Les étapes importantes des Ecologistes de l’Euzière (EE)

« Pour moi (Benoît), les étapes importantes sont :
- au début quelque chose de très universitaire avec le laboratoire de terrain au Mas de l’Euzière ;
- ensuite, le déménagement à St Jean de Cuculles avec un autre type d’activités (animation, effectif de permanents qui se déplaçaient)
- le passage à Restinclières, avec la suppression des possibilités d’accueil et donc des stages - à St Jean, il y avait des chambres, on pouvait ainsi recevoir une vingtaine de personnes et les nourrir. C’était très important de pouvoir accueillir les gens chez nous. Les mardis recréent un peu cette exigence-là de mettre les gens dans le bain. J’espérais beaucoup avoir un accueil avec le CG dans les autres bâtiments. »

Une lignée prestigieuse

« Montpellier a depuis très longtemps été un centre botanique considérable, sinon le premier, du moins le second.

La ville a accueilli :
- Flahault, qui est à l’origine de l’écologie végétale ; ses élèves ont créé la phytosociologie ;
- Emberger, qui était le gendre de Flahault ;
- Sauvage, qui était le fils spirituel d’Emberger. »

Charles SAUVAGE et son influence sur les EE

« En fait, du point de vue universitaire, nous étions les jeunes maîtres assistants de Charles Sauvage qui revenait du Maroc où il avait fait l’essentiel de sa carrière. Sa personnalité a certainement joué un grand rôle dans la création des EE. Il était d’une intégrité impeccable, les étudiants étaient toujours 4 rangs derrière dans le car. Il était d’une grande générosité et le patron a toujours beaucoup d’influence sur ses assistants. Nous étions cinq jeunes chercheurs (dont Benoît) dans son laboratoire. »

L’enseignement et l’état d’esprit

« Là dessus est arrivé 68 et sa révolution. L’esprit était connoté soixante-huitard : une ouverture sur le grand public et une formation permanente qui n’était pas du tout appliquée à l’université. Les DEA venaient d’être créés. A ce moment-là, l’écologie n’était pas encore au programme. Les profs devaient enseigner mais n’avaient pas de formation, donc nous avons fait des stages essentiellement destinés aux profs, mais dans l’esprit qui nous animait, nous avons également fait des stages pour le grand public. »

L’arrivée au Mas de l’Euzière

« Montpellier était la capitale de l’enseignement de l’écologie mais n’avait pas de terrain ! Notre idée était d’avoir un endroit où on connaîtrait bien le terrain et où on articulerait la formation essentiellement pratique. Il se trouve que dans ce maelström, on connaissait le Mas de l’Euzière près de St Félix de Pallières. Sublime, perdu en pleine nature, les 70 ha de terrain appartenaient à une association protestante où on allait pour faire de la musique. On a fait notre laboratoire sur ce terrain là. On a vite reçu pas mal de monde, agrandi le domaine, eu un espace propre pour nos travaux pratiques, aménagé une bergerie et établi nos stages à cet endroit-là à partir des années 70. On faisait une dizaine de stages par an, la moitié pour les enseignants, les autres pour le grand public. C’est le grand public qui s’est développé le plus, les enseignants ça ne marchait pas très bien.

A l’Euzière, les activités étaient très peu confessionnelles. On recevait par exemple les malades de l’hôpital psychiatrique d’Alès. Il y avait plein de stages pour les enfants tout à fait intéressants. A ce moment-là, nous étions donc 2 : Bernard Thiébaut et moi. Bernard, travailleur infatigable, avait lancé un programme de terrain. On avait fait une interprétation du domaine en superposant les cartes topologiques, géologiques et phytosociologiques en définissant des zones homogènes. Dans chacune de ces zones on a fait des relevés. On était chez nous !!!

Au bout d’un certain temps, notre succès a été tel que la direction de l’Euzière en a pris ombrage. Elle trouvait qu’on occupait beaucoup de place. Bernard a perdu patience quand on lui a coupé les arbres ; on n’a plus jamais retrouvé cette maîtrise et ça ne cesse pas d’être un rêve récurrent chez les écolos. »

La création des EE

« Les choses devenant difficiles, j’ai dû continuer seul et créer l’association des EE en 1974. On a vite eu un nombre d’adhérents très important. »

Le déménagement à St Jean de Cuculles

« A l’époque, j’habitais St Jean de Cuculles et je savais que l’ancien presbytère était en ruine ; on a déménagé (j’étais conseiller municipal). On a pris le presbytère en le réparant. On s’est installés en 1975 et on a entrepris des chantiers à n’en plus finir. Au début, il y avait beaucoup de gens, puis je me suis retrouvé tout seul avec un maçon marocain. On a réparé ce local dans lequel on a fonctionné pendant 12 ans. Les conditions étaient dures avec une hostilité dans le village.

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Tous les samedis, on avait une sortie ouverte au grand public. Petit à petit, ça a eu du succès avec beaucoup de gens. L’équipe de salariés se développait, elle diversifiait les activités de stages.

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Il a fallu changer de pédagogie puisque nous allions à la rencontre des personnes au lieu de les amener chez nous. En plus, la vague 68 était bien retombée et les gens se sont vite aperçus qu’un stage de 8 jours ne suffisait pas pour apprendre la botanique. On a donc fait des activités plus courtes et plus souvent.

On a essayé d’être des formateurs de formateurs pour les écoles, en particulier, de s’entendre avec les instits pour monter un projet sur une moitié d’année.

Quand le bail de 10 ans a été terminé, on n’avait pas encore conquis tout le monde dans le village et le maire nous a viré. Il s’est fait élire en grande partie sur le fait de se débarrasser des EE. »

La nouvelle demeure de Restinclières

« Heureusement, on était bien vus du Conseil Général (CG) et en particulier du maire de St Mathieu, président du CG, qui s’était rendu compte que nous étions des gens sérieux. On a donc pu intégrer Restinclières qui venait d’être acheté par le CG et ils nous ont mis dans les dépendances habitables. A Cuculles, on avait 200 mètres-carrés habitables et on pouvait accueillir du monde ; à Restinclières on n’a que 100 mètres-carrés et on ne peut pas accueillir du monde. Mais Restinclières c’est un endroit super. Malheureusement on n’a plus jamais retrouvé la maîtrise de l’espace que nous avions au Mas de l’Euzière. Cela est un rêve récurrent chez les EE. »

Les secteurs des EE

« Petit à petit, à cause de l’animation dans les écoles, on a commencé à être connus comme naturalistes compétents. On s’est vus sous-traiter des expertises, en particulier les parties de connaissances du milieu. Les bureaux d’études n’avaient pas ces compétences et on était connus pour ne pas trop raconter de bêtises. Le CG a joué un grand rôle dans la vie des EE, notamment parce que c’est à l’occasion d’une demande du CG qu’on a été obligés d’embaucher quelqu’un. Plus tard le CG nous a commandé des études.

Pour ce qui est du secteur édition, il s’est développé relativement récemment. On avait cette ambition depuis longtemps puisque nous avions créé les « cahiers de cuculles ». On avait l’idée de faire pour le grand public des choses très pointues. La vulgarisation savante était l’idée des cahiers de cuculles en utilisant la compétence de la matière grise montpelliéraine, ce n’était pas uniquement les EE, mais également les collègues de la fac (voir la géologie de l’hérault). Le cahier salades est beaucoup plus ouvert, ça touche un public assez vaste. L’apogée a été le livre de Philippe [Martin] qui a été commandé aux EE par Delachaux & Niestlé. Philippe a assuré une réputation nationale aux EE. La nature a été un best-seller et reste la meilleure vente de Delachaux. Michelle [Cornillon] joue un grand rôle sur ce chapitre-là. »

L’état d’esprit des EE

« C’est resté communautaire où il est entendu que tout le monde est capable de faire tout, à tour de rôle, qu’on peut changer de registre. La hiérarchie est très diffuse, il y a un directeur et quelqu’un chargé de la tâche de sous direction, mais ça ne doit pas être dit. Ca reste très égalitaire, et ça respecte tout à fait l’esprit d’origine, ce qui fait également son pouvoir d’attraction. Les EE ont un bon crédit auprès des associations naturalistes. »

Merci à Benoît, Jules et Pierre pour le temps qu’ils nous ont accordé. Nous souhaitons à partir de ces témoignages faire partager aux autres l’histoire sentimentale des Ecologistes de l’Euzière lors des festivités des 30 ans de l’association. Gabriel Bernard, en collaboration avec Dominique HAN
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