Aspects historiques et devenir paysager du Causse Méjean

Le Causse Méjean (Lozère, France) est l’un des plus septentrionaux des Grands Causses, d’une superficie de 330 km² situé au confluent de plusieurs climats, méditerranéen nettement montagnard avec une influence océanique. C’est le plus haut des plateaux karstiques, culminant à 1247m : l’hiver y est froid et enneigé (120 jours) et l’été, chaud et sec. Les sols pauvres et rocailleux y prédominent. Les rares terres cultivables, situées dans les dépressions ne représentent que 10% de ce territoire isolé et encerclé par les gorges de la Jonte et du Tarn. La majeure partie est constituée de vastes parcours à ovins. C’est sans conteste le plus rude des Grands Causses. On distingue 4 types de paysage sur le causse : le causse nu au sud-est (milieu très ouvert, pseudo-steppique), le causse boisé à l’ouest, le front de boisement (limite entre les deux précédents) et les versants boisés du causse. Parmi ces différents types de paysage, celui du Causse nu est le plus marqué par l’histoire des activités humaines. Ce paysage est menacé par la diminution de la pression pastorale qui permet l’installation des pins sylvestres dans les parcours et par l’expansion des pins noirs à partir des massifs préexistants. Le constat est donc simple : le paysage agropastoral ouvert est en voie de transformation vers un paysage forestier.

Ce texte va tenter de répondre à 3 questions : (1) comment maintenait-on le milieu ouvert avant, (2) qu’est-ce qui a changé depuis, et enfin (3) comment peut-on faire aujourd’hui, le but étant de ralentir la progression des arbres.

Histoire de la transformation du paysage du causse nu

Boisement : Les premières traces de boisement repérées datent de 3000 av. J.C. Grâce aux analyses de charbons bois, on a pu détecter la présence de pins et de buis sur le causse. Les sources écrites des XVIIe et XVIIIe siècles montrent que les bois sont rares sous l’Ancien Régime, et cantonnés à l’ouest sur un axe nord-est. Les premiers reboisements de pins datent de 1860 avec comme objectif la lutte contre l’érosion des sols en milieu montagnard. Dans les années 1960, le Fond Forestier National (FFN) subventionne fortement le reboisement. Le causse est parsemé de taches boisées de quelques hectares à plusieurs milliers.

Agriculture : Depuis un siècle, la taille moyenne des exploitations a augmenté avec la taille des cheptels. Ceci traduit clairement l’intensification de la production sur Méjean, aussi bien dans la filière viande que dans la filière lait.

Face à la progression de la forêt et à la fermeture des pelouses, les objectifs de la démarche entreprise par les différents acteurs, Parc National des Cévennes (PNC), chambre d’agriculture, éleveurs, etc. est de maintenir un tissu d’exploitations sur le site et de conserver le paysage en encourageant l’utilisation des parcours pour protéger la faune et la flore.

Comment les milieux ouverts étaient-ils maintenus dans le passé ?

Une enquête de 1687 sur les biens des communautés rurales révèle, en plus de l’étendue des cultures, une gestion tout à fait intéressante. On s’aperçoit qu’à l’époque, il existait un système rotatif des cultures. Des parcelles cultivées étaient utilisées temporairement pour les céréales, laissées au pâturage des ovins et finalement remises en culture après brûlis. On avait un cycle “culture-pâture-brûlis” où le bétail était cantonné exclusivement aux zones herbeuses pauvres. Ces défrichements périodiques permettaient de contenir la dynamique des espèces colonisatrices et de maintenir les milieux ouverts. Par contre, on n’a aucune information sur la diversité biologique de la faune et de la flore à cette époque ! En résumé sous l’Ancien Régime, la céréaliculture était majoritaire et les ovins avaient surtout une fonction de transfert de la fertilité vers les cultures.

Les mutations des systèmes agraires depuis la fin du XIXe s

La fin du XIXe s est une période charnière. Le recul des cultures correspond aux mutations des systèmes agraires : fin du système rotatif de cultures, progression des cultures fourragères au détriment céréales, abandon des jachères. Suite à ce changement des modes d’utilisation des sols, la progression des pins s’enclenche. L’élevage ovin devient l’activité dominante et les terres cultivables sont utilisées pour produire du fourrage. Changements récents (1980-2000)
- La filière lait a tout d’abord bénéficié de prix avantageux soutenus par l’AOC Roquefort. Afin de favoriser la productivité individuelle des brebis les ressources hétérogènes des parcours sont abandonnées.
- L’instauration de quotas (« volumes individuels de référence ») dans la filière Roquefort en 1986 puis la réforme de la Politique Agricole Commune en 1992 (Prime Compensatrice Ovine, ...) ont contribué à une redécouverte des ressources des parcours pour les systèmes laitiers dits à « orientation pâture ». Les mesures agro-environnementales ont accompagné cette évolution grâce au financement de l’installation de clôtures. Mais pour les systèmes dits à « orientation stocks », l’alimentation en bergerie reste dominante et les ressources des parcours sont très marginales. Au total les parcours restent peu utilisés et le pâturage, en l’état, ne semble pas permettre de stopper la progression des ligneux.

Comment peut-on faire pour ralentir la progression de la forêt ?

Les gestionnaires ont dû prendre une décision entre laisser évoluer le causse vers des paysages forestiers ou maintenir le milieu caussenard ouvert. Un consensus très large entre les différents acteurs s’est mis en place autour du maintien du paysage culturel. Le choix de gestion a été motivé par au moins deux aspects distincts. D’une part, la défense du paysage ouvert agro-pastoral s’accompagne de la conservation du patrimoine culturel caussenard (bâtisses, paysage fortement anthropisé). D’autre part la gestion a un intérêt pour le patrimoine naturel (faune, flore et habitats) dont la valeur est reconnue au niveau européen (programme LIFE). En vue d’appliquer ces résolutions, quelles ont été les interventions envisagées ? Premièrement, un effort a été apporté au pâturage (ex : label « agneau de parcours » accordé par le PNC, mesures agro-environnementales) afin de le valoriser auprès des éleveurs. Deuxièmement, des interventions mécaniques ont été effectuées dans les zones les plus denses : enlèvement des pins ou gyrobroyage des ligneux bas. Mais ces actions se cantonnent dans les zones non boisées. Nous avons vu précédemment qu’ils existaient des boisements de pins. Les semenciers arrivent à leur maximum de maturité et essaiment à tout vent, accentuant la vitesse de progression de la forêt. Que vont devenir les reboisements de l’est du méjean ? Quelle va être leur capacité d’installation connaissant leur dynamique ? Seront-ils transformer en systèmes sylvopastoraux ? Replantera-t-on après la coupe ? Ils restent de nombreuses inconnues auxquelles les gestionnaires devront faire face.

En guise de conclusion, on peut dire que la principale leçon tirée de la connaissance des systèmes agraires anciens est l’importance des rotations des cultures associées au pâturage dans le maintien des milieux ouverts. Actuellement la politique des gestionnaires se base sur le postulat que le pâturage peut maintenir les milieux ouverts en contrôlant l’installation des ligneux. Or, pour le moment et dans les configurations actuelles de gestion (chargements et calendrier préconisé dans les mesures agro-environnementales), le pâturage ne semble pas stopper la progression des ligneux. Par ailleurs les interventions mécaniques rencontrent le problème du rapport coût/superficies traitées ; elles sont parfois peu durables (ex : rejets de souche pour le buis). Pour boucler la boucle avec la recherche, le modèle d’étude du causse Méjean présente le double intérêt de révéler les interactions entre les activités humaines (dans le passé, dans le présent) et les dynamiques des systèmes naturels (successions végétales, dynamiques des populations) ; et d’être le terreau d’idées pour la gestion des écosystèmes et des paysages dans les montagnes soumises à l’exode rural (quels sont les objectifs fixés ? ; comment et quels moyens se donne-t-on pour y aboutir ?). Dans un cadre plus général, ces questions vont se poser aussi à l’échelle de toute l’Europe où les régions de montagne et moyenne montagne connaissent un exode rural grandissant.

Pour en savoir plus :

lettre de l’environnement en Languedoc-Roussillon déc. 2002 n°37

Entretien de Gabriel Bernard avec Pascal MARTY (CEFE, CNRS) Département "Dynamique des Systèmes Ecologiques" Equipe "Ecologie des Populations et Activités Humaines"
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