Entretien avec Jean-Paul SALASSE, directeur des Ecologistes de l’Euzière


L’arrivée de Jean-Paul SALASSE aux EE
Je suis Auvergnat et un rural de tempérament. Après avoir créé un BTS nature, j’ai eu une expérience dans un Centre Permanent d’Initiation à l’Environnement qui ne m’a pas beaucoup convenu. J’ai quitté cette boutique pour monter avec des amis une association qui s’appelle Espace et Recherche. Dans cette association, on avait la visite des CAPES et AGREG de sciences naturelles de la faculté de Montpellier qui venaient découvrir la tourbière et la hêtraie qui étaient deux milieux inscrits au programme. On a donc découvert les professeurs qui étaient les fondateurs des EE à cette époque. Quand j’ai quitté Espace et Recherche en 1980, je leur ai envoyé un petit mot. Ils m’ont invité en mars 81 une semaine à Saint Jean de Cuculles auprès de Benoît et Claire [Garonne]. J’ai commencé à crapahuter la garrigue qui était un paysage totalement inconnu pour moi. Au bout d’une semaine je leur ai dit que j’étais d’accord pour venir. Je suis venu en juillet 81 avec ma petite famille pour travailler à Cuculles comme premier permanent des EE.

Subvention du premier projet par le Fond d’Intervention Culturel : un investissement qui à permis « de faire des petits »
Le premier travail a été de mettre de l’ordre dans les papiers - j’ai fait un peu d’archéologie dans un fatras de papiers - puis d’essayer de suite de monter un projet avec l’appui du Fonds d’Intervention Culturel (FIC). Il y avait des tas de possibilités et de fric pour les gens qui avaient quelques idées. On a donc déposé un projet garrigue au FIC qui a amené aussi des co-financements des ministères et ce projet, qui était quatre feuilles de papiers tapées à la machine [on a eu] 900 000 francs pour développer des actions garrigues : des documents pédagogiques sur la garrigue, des interventions dans les écoles, des stages, etc. Dès qu’on a reçu l’accord du FIC et les co-financements pour le projet garrigue, on s’est trouvé dans l’obligation de faire des choses. On a acheté un camion qu’on a équipé, puis on a lancé des groupes de travail et embauché du monde. La seule petite intervention que j’ai faite était de dire à ces animateurs étudiants de travailler en pédagogie de projet plutôt qu’en intervention de guidage naturaliste. Donc ça s’est lancé très très vite. Comme on a travaillé par trop mal, ça a créé un besoin, une demande qui nous permettait d’intervenir avec une rémunération.

Les diversifications des champs d’intervention
Là-dessus on a formé des groupes d’enseignants, on a édité les premiers ouvrages, notamment la fiche technique sur le Mont St-Clair (premier ouvrage de l’association). Ça nous a permis de partir sur la formation d’animateurs, d’enseignants, de commencer des choses qui durent encore maintenant, mais uniquement dans le domaine de l’animation. Et c’est avec Olivier qui a été animateur qu’on a commencé les premiers bouts d’études du style expertise etc. Donc assez vite, au-delà de l’animation, on a petit à petit développé l’idée de fabriquer des documents. Les activités se sont diversifiées à partir de l’animation. Parce que des gens qui travaillaient à l’association avaient ces compétences-là, il y a des pistes qui s’ouvrent et puis on saisit. Mon principe est de dire oui à tout.

Un relais à l’investissement initial toujours assuré
Ce n’est pas nous qui avons fait l’histoire, c’est l’histoire qui nous a un peu porté. On a plutôt commencé à répondre à des demandes plutôt que de faire des projets sortis de rien. Il y avait des envies et les envies comme on les a à peu près bien réussies au début, c’est devenu des vrais besoins. Par exemple, les enseignants avec qui on a travaillé nous ont beaucoup redemandés parce qu’ils étaient contents de ce qu’on avait fait.

Pas de démarche de prospectives
On n’a jamais fait des démarches de prospective. Je suis opposé au fait, par exemple, qu’on envoie des mailings dans les écoles en leur disant : on peut faire ça. Notre objectif est de répondre à un besoin plutôt que de fabriquer un pseudo projet. Autant il faut faire savoir aux enseignants que des possibilités existent dans le monde associatif, autant je répugne à ce que le monde associatif fasse une démarche explicite pour vendre sa camelote, même si elle est bonne. On ne s’est pas retrouvé dans cette situation : la demande est toujours suffisamment forte pour qu’on se retrouve toujours en surcharge de projets.
Il faut saisir les possibilités qu’offrent nos compétences
Notamment dans la diversification des activités. On s’est senti capable de faire de l’animation, ça a bien marché et l’année d’après on nous en redemande. En matière d’expertises c’était la même chose. Les deux ou trois premières études qu’on a faites ont été correctes et maintenant on en a quarante à faire par an. C’est du développement.

Les compétences particulières
James, quand il est arrivé avec sa compétence botanique, a permis d’ouvrir des chantiers sur l’expertise fine botanique. On a eu des relations avec le conservatoire de Porquerolles qui a créé un poste pour lui. James parti, on continue de faire des expertises botaniques parce qu’on a acquis cette réputation-là et qu’on s’est donné les moyens de faire des expertises botaniques d’un niveau suffisant. C’est pour ça que j’ai plutôt tendance à dire oui, même sur des choses inconnues, en disant : on y arrivera bien.
La demande sociale s’est beaucoup développée, elle s’est différenciée et notre évolution est superposable à ça. On est l’inverse d’une société capitaliste qui brevette des savoirs faire, on ne garde pas pour nous ce que l’on sait faire.
Les idées, si elles sont bonnes, entraînent d’autres idées.
De 81 à 86 on n’a fait que de l’animation : interventions scolaires, stages. On a fait beaucoup de stages d’animateurs BAFA, on est intervenus dans les DEFA, dans les foyers ruraux... A des moments il y a des porteurs de projets qui cherchent des gens capables de faire telles choses. D’un stage de formation pour la DIREN est né le secteur formation. C’est en 1986 qu’on a fait la fiche technique sur le Mont St-Clair qui permettrait aux enseignants de faire des projets de façon plus autonome. Le bouquin sur les salades est venu du fait qu’on organisait des week-ends salades avec Marco et James. Ils ont commencé à faire un petit polycopié pour le stage et on s’est dit : pourquoi pas en faire un bouquin ? Et puis, quand on a lancé le bouquin, on a eu l’idée de faire d’autres bouquins, ça s’enchaîne. La capacité des nouveaux salariés à développer tel ou tel truc a été importante. Par exemple, Pascal, qui savait dessiner magnifiquement, a ouvert plein de chantiers avec ça. Olivier a été embauché pour faire de l’expertise ; il a bien fait son travail et quand il est parti le volume d’expertises par année était important. Le génie des individus, en soi, développe des secteurs d’activités. Les idées si elles sont bonnes entraînent d’autres idées.

Notre terrain, c’est les autres
Ce qui intéresse l’association, ce sont les autres, plus que la nature. On ne conserve pas le patrimoine contre les gens, on ne fera pas de développement durable sous la contrainte. Le fond est scientifique mais le travail est essentiellement social.
Notre grande caractéristique est de nous déplacer vers les gens. Notre terrain, c’est les autres. Si les gens nous appellent, on va vers eux. C’est pour ça qu’on est très connus dans les réseaux. J’aimerais beaucoup qu’on gère un site, mais la plus grosse difficulté serait de continuer à s’expatrier là où il y a de la demande tout en ayant un site pour accueillir un certain nombre de public supplémentaire. Notre nomadisme pédagogique a beaucoup d’avantages, dont celui de se faire connaître, apparaître comme proches des gens, et puis aussi éviter des problèmes concrets : il est plus facile de déplacer un animateur qu’un car complet de gamins, ça coûte moins cher et c’est plus facile.
Le fait d’aller voir d’autres terrains peut apporter des choses. L’expérience de la comparaison, l’anatomie comparée des lieux qui semblent identiques mais qui ne sont pas pareils est géniale. Ça nous permet d’être plus décisifs : quand on va sur un site, vu le peu de jours qu’on a, il faut être très pertinent. On arrive sur le site et, au bout de deux heures, on peut dire : « bon, on sait comment ça fonctionne ». Cette habitude de passer d’un point à un autre facilite ce travail : la multiplicité des sites qu’on a dans la tête fait qu’on a le regard un peu aiguisé à comprendre les choses. Si on était toujours dans le même paysage, on aurait moins cette capacité à déceler les flux, le fonctionnement des écosystèmes.
Mais je ne renie pas le fait de vouloir gérer un site. Ça reste une envie ; ce n’est pas un projet, quand l’opportunité se présentera, il faudra dire oui sans hésiter. Si le Conservatoire du Littoral nous confie un site, il faudra dire oui, mais on ne peut pas préméditer l’achat, mais le fait de dire oui, avec cette précaution en disant : ce n’est pas parce qu’on a un site qu’il faut qu’on s’enkyste dans ce site-là. Notre capacité à saisir le paysage comme une carte de restaurant, en allant ici parce que c’est le mieux pour expliquer ça, c’est bien. Pour les stages botaniques de l’INRA, on faisait une journée sur les dunes, les terrains salés, la forêt de chêne blanc, la forêt de chêne vert ; on se disait : "où se trouve la plus belle forêt de chêne blanc à moins d’une heure d’ici : c’est là-bas". Et on y allait, même si on avait quatre chênes blancs à Restinclères.

Des nouveaux partenaires
Les interlocuteurs des territoires vont être plus légitimes que ceux qu’il y avait avant. Les Communautés de communes ou d’agglomération ont pris l’environnement comme compétence, ils seront de vrais interlocuteurs pour nous solliciter. Quand une Communauté de communes prend la compétence environnement, elle est bien obligée de faire quelque chose : le Président a signé un papier. Et il se dit : "Il faut bien que je fasse quelque chose sur ce sujet !" Donc je crois beaucoup à ces nouveaux partenaires gérant des territoires plus grands et plus pertinents.

Des nouveaux publics
Nouveaux publics, en animation surtout. Des publics en grande difficulté qu’on commence à toucher (SEGPA, le public touristique au sens plus grand que ce qu’on fait).
Faire de l’écotourisme

Parce que la clientèle, au sens large, comités d’entreprise ou individus, est demandeuse de découvrir les paysages en vrai. Il n’y a aucune réponse actuellement : sauf office de tourisme, très superficiel, et naturaliste de très haut niveau qui est très sectaire au fond. Notre idée est de faire un truc intermédiaire : pas trop spécialisé, mais de la vraie découverte de la vraie réalité, c’est-à-dire les problèmes du vin en vrai, faire de la vraie botanique sans être inaccessible. Cela rejoindrait des problématiques sociétales : il ne s’agirait pas un séjour nature uniquement. Dans 4-5 ans, on sera capable de mettre en marché, un ou deux séjours itinérants sur la région et les faire vendre à grande échelle par des agences de voyage.

Lancer un réseau régional d’associations naturalistes
Je trouverais astucieux, mais j’hésite à le faire, que l’initiative d’un réseau régional d’associations naturalistes, vienne de nous. Si ça ne vient de nous ça ne se fera pas, et j’hésite parce que les gens vont dire que les EE mettent leur nez partout. Un réseau est une nécessité, il faut que quelqu’un allume le pétard, et nous sommes à peu près les seuls à pouvoir le faire. Ceci étant, on est déjà beaucoup dans les réseaux et ça prend beaucoup de temps. Si on ne dit pas : on l’organise et on prend le secrétariat de ça, ça ne se fera jamais.
On ne sait pas de quoi l’avenir proche sera fait.
On ne sait pas de quoi l’avenir proche sera fait. Si je retourne 23 ans en arrière, on n’aurait pas imaginé que 20 ans après que les EE soit ça et que le paysage associatif régional soit ça. Je suis le premier salarié régional de l’environnement, maintenant il y en a 600 et ça va changer dans les mêmes proportions dans les 20 ans qui viennent. Donc je ne peux pas parler avec certitude des projets, si ce n’est qu’ils existeront. Je vois bien la multiplication des centres d’interprétation, des réseaux à l’échelle des territoires intercommunaux, l’augmentation de l’éducation à l’environnement (15% des enfants scolarisés). Par contre, la maîtrise d’œuvre des associations sur de la gestion de sites et de programmes, on peut imaginer tout et le contraire. Si on continue à travailler dans l’état d’esprit d’accueil sans discrimination aucune, on va nous proposer des trucs nouveaux qu’on n’imagine pas aujourd’hui : le parc des garrigues est un chantier de 15 ans et il pourrait être très connoté de ce que l’association pourrait y mettre pendant ces 15 ans. On pourra dire que les EE sont un jour à l’initiative de ce truc-là. Mais le monde va vite et on ne sait pas à quel rythme ça va continuer.
On est toujours revendicateur que ça change encore plus vite, mais si on était un peu objectif, si on faisait une photo comparée, ce serait prodigieux. Ce sont des chantiers que les sociologues n’explorent pas du tout. Je leur reproche de ne pas s’intéresser à cette évolution dans le champ social et dans le fonctionnement des projets, des maîtrises d’oeuvre et d’ouvrage, de l’importance des thèmes de l’environnement et de la part prise par le domaine associatif. C’est toujours doucement, mais ça a évolué d’une façon exponentielle. Il y a 25 ans, faire un article sur l’environnement dans le Midi libre, tu passais pour un fou furieux, et maintenant c’est normal.
Quand on a fait les rencontres nationales Ecole et Nature à l’Oustalet, il y avait 120 personnes et on était contents : 3 ans après on était 140 aux rencontres régionales à Florac et à la fin de l’année on va faire des assises où on sera 1 000 ! Je suis sûr qu’on pourrait faire des rencontres départementales avec 80 personnes. Le nombre de gens qui se sentent concernés augmente très vite, c’est un peu grâce aux associations et à nous.
Laissons-nous encore fois portés, soyons vigilants aux étincelles qui sortent de la bulle sociale et soyons vigilants à dire oui à tout. Je suis pour ça : la mariée n’est jamais trop belle. Je suis pour dire : "vous avez besoin de nous ? On arrive, après on verra".

On peut jouer un rôle sur d’autres fonctions : aider le monde associatif à se doter d’outils de gestion, à se structurer pour produire de l’activité avec un minimum de rigueur, d’organisation et de gestion, marketing, comptabilité... tout ce paquet que les associations ne savent pas bien faire. On est maintenant capables d’aider les autres sur ces sujets. Il y aura de plus en plus de charges, il faudra garder l’esprit associatif mais devenir crédible au plan de la gestion et elles en sont loin. C’est un grand chantier inter-associatif. On a un temps d’avance sur ce sujet.

Entretien réalisé par Gabriel Bernard à l’occasion des festivités des 30 ans de l’association (2004). En collaboration avec Dominique HAN. Merci à Michelle Cornillon pour son aide et ses conseils.

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