image back.png (23.6kB)

Histoires de salades


Flora

Vous avez sûrement déjà remarqué ces plantes qui, sur le bord de nos routes, dressent vers le ciel des multiples rameaux ornés de fleurs d'un bleu ciel délavé disposées directement sur eux ou à leurs bases. Au plus fort de l'été elles précèdent l'apparition du soleil et se dessèchent avant qu'il ait terminé sa course. Ce sont les chicorées sauvages (Cichorium intybus L.) que l'helléniste Suzanne Amigues appelle joliment des « fiancées du soleil » (Hélios en grec ancien, assimilé à Apollon dont l'épithète est Phoíbos, « le brillant »).

image Cichorium_intybusIMG_8961.jpg (0.2MB)
CC-BY-3.0 C T Johansson

Si vous voulez savoir pourquoi les fleurs de chicorée s'épanouissent sur le bord des chemins, il vous faut écouter cette histoire :
Elle commence sur un lit de mort où une mère demande à voir ses deux filles . Le père, anéanti par le chagrin, se terre dans son atelier. É l'ainée, Flora, elle fait jurer de s'occuper de toute la maisonnée, et à la cadette de ne pas se marier avant sa sœur. Car si la plus jeune a hérité de toute la beauté et de la droiture de sa mère, Flora, elle la plus âgée, n'a hérité que de ses yeux azur et de son dévouement. Aussi, l'habillait-on, depuis son plus jeune âge, du même bleu que ses yeux, espérant par cet artifice réparer un peu de l'ingratitude du sort.

Les années passaient lentement dans cette maison où chacun cachait son chagrin pour ne pas l'imposer aux autres. Quand l'aînée fut en âge de se marier, aucun prétendant ne se présenta. Mais quand ce que fut le tour de la plus jeune, ils se mirent à affluer. Quand ils toquaient à la porte, Flora se précipitait pour prévenir son père avant de monter enfiler ses plus beaux habits bleus.
Mais, à chaque fois, résonnait le nom de sa sœur, celle-ci descendait et pour honorer sa promesse signifiait son refus. Ces visites, qui étaient pour toute la famille une véritable torture, se firent, avec le temps, de plus en plus rares.
Le père multiplia les prétextes pour s'éloigner du foyer. Un matin, lorsqu'on frappa à la porte, c'est Flora qui ouvrit et se trouva face à un jeune homme, très beau, qui venait demander sa main, à elle, Flora. Il avait un sourire éclatant et se faisait appeler Phoebos (celui qui brille en grec). Pendant qu'il lui débitait son compliment, Flora devina, à la froide avidité de son regard, que c'était un coureur de dot avisé qui, demandant la plus disgracieuse des deux filles, comptait empocher la plus belle des deux dots.

  • image junes_vivification682x1200.jpg (86.3kB)
    June's vivification by Tim Rees
Mais pouvait-elle laisser passer sa chance ? Et ne lui avait-on pas raconté depuis son plus jeune âge, même si personne y croyait, qu'un simple baiser suffit à transformer un crapaud en prince charmant ? Et Flora dit « oui ». La joie revint à la maison.
Le jour de ses noces, alors qu'elle pouvait prétendre à la blancheur du Lys, c'est vêtue d'un bleu lumineux qu'elle monta vers l'autel. Vous l'auriez presque trouvé belle.
Et le soir, dans la chambre, le geste qui dégrafait son corsage s'élargit à la pièce entière : « Ici tout est à toi ». Elle empêcha Phoebos de moucher la chandelle, ses bras, ses lèvres, ses cuisses, s'ouvrirent, s'offrirent, anticipèrent : « fais, fais, fais tout ce qui te plait de faire ». Phoebos, qui prenait son plaisir faire faire aux femmes dont il empruntait le lit, tout ce qu'elle ne voulait pas faire, qui y prenait plaisir, un plaisir froid, le même que dans ses arnaques, celles dont il se vantait accoudé à un comptoir : « Ah, celui-là je l'ai bien baisé ». Phoebus fut troublé, quelques instants. Il s'amusa plusieurs nuits vérifiant que toutes les possibilités lui étaient bien offertes. Puis se lassa, définitivement.
Et au matin Flora trouva sa couche vide, sa dot envolée. Sachant qu'elle allait commettre une folie, son père et sa sœur se relayaient pour la surveiller. Un soir, c'était au tour du père, celui encore bouleversé d'avoir sa fille retourner toute sa colère vers elle, relâcha son attention. Et Flora en profita pour partir avec pour seul bagage les vêtement qu'elle portait.

Elle marchait au hasard des routes, à une époque où n'y circulaient que les hommes, les femmes étaient dans les maisons. Quand elle en croisait un, elle l'agrippait par la manche jusqu'à l'obtention de la promesse s'il rencontrait un jeune homme, très beau, au sourire éclatant, qui se faisait appeler Phoebos, de lui dire de revenir, qu'elle avait changé, qu'elle changerait encore, qu'elle l'attendait, qu'elle n'avait même pas eu à lui pardonner, elle l'attendait. Pour qu'il n'oublie pas sa promesse, elle s'arrachait un morceau de tissu bleu qu'elle lui tendait. Mais le plus souvent, dès qu'elle avait tourné au premier virage, l'homme relâchait le lambeau d'étoffe, qui voletait un instant avant de s'accrocher aux rameaux du buissons le plus proche.
Depuis, trop d'années ont passé et il ne nous reste, de la quête de Flora, que ces buissons fleuris de bleu et que peut-être, tout comme moi, vous ne pourrez plus regarder de la même façon.

C.M.

* * *

Cette histoire est inspirée de deux contes relevés dans La mythologie des Plantes de l'auteur italien Angelo de Cubernatis:
Dans le premier, une princesse et ses suivantes partent à la recherche du mari disparu aux croisades. Ne reste d'elles des chicorées à fleur bleue (les suivantes) et à fleur blanche (la princesse).
Dans le second, le soleil est amoureux d'une femme qui le dédaigne, il se venge à la condamnant à le suivre des yeux.